
« The Show Must Go On ❤️ ». Do You Dance pendant l’épidémie du Covid. Par Lucie Garreaud.
8 octobre 2024Elève du cours Répertoire cette année, Anaïs exerce le fascinant métier de traductrice spécialisée en sous-titrage ❤️
Amoureuse des comédies musicales, aussi bien dans sa vie privée que professionnelle, elle nous embarque dans les coulisses de son métier et en dévoile quelques secrets !
Bordelaise depuis trois ans, je suis ravie d’avoir trouvé une communauté de fans-geeks à peu près aussi dingos que moi autour de notre chère prof et chorégraphe Muriel, car j’ai maintenant la chance de pouvoir m’adonner à ma passion pour la comédie musicale dans ma vie privée... en plus de mon travail !
J’ai pu réaliser mon rêve de faire rimer en français les sous-titres des chansons de films comme La La Land, Dear Evan Hansen, Tick Tick Boom!, Wonka, West Side Story, In the Heights/D’où l’on vient, Bob’s Burgers : Le Film, mais aussi sur les séries SMASH et High School Musical, ou tout récemment le biopic sur Bob Dylan, Un parfait inconnu.
Intraduisible, entends-je dire dans l’assistance ? Heureusement que non, sinon je ferme la boutique et vous n’avez pas de VOST ! Simplement, il faut comprendre que ce qu’on traduit, ce ne sont pas des mots, mais du sens, un esprit, et à plus forte raison en chanson ou dans un musical, où l’on peut se prévaloir de la fameuse "licence poétique".
Parce que vous croyez que dans la langue d’origine, c’est un hasard que les vers riment, que c’est juste bien tombé parce que la langue est faite comme ça ? Que nenni/Hell no! 😉 Ça a demandé aux auteurs un travail énorme de recherche, de rythmique, de scansion, de synonymie, d’homonymie, de paronymie, d’allitérations, d’assonances et mille autres figures de style. Alors en tant que traductrice, qui ai en plus le statut d’autrice, il est de mon devoir de rendre justice à ce travail d’écriture en me creusant les méninges tout autant.
Voici les quelques lignes de conduite que je me suis fixées au fil de mes expériences, sous forme de commandements (en hommage au Dieu suprême Lin-Manuel Miranda dans Hamilton) illustrés d’exemples :
1er commandement : le mot-à-mot tu oublieras
Premier commandement et chose que je rabâche le plus souvent pour essayer de faire comprendre mon métier au monde entier : JE NE TRADUIS PAS DES MOTS MAIS DU SENS ! Souvent, la meilleure traduction d’une phrase est tout sauf celle qui consiste à superposer un mot sur un autre dans sa traduction basique. Ce n’est pas comme ça que marchent les langues, ce sont des expressions, des groupes de mots, des connotations, des glissements, et surtout, surtout, DU CONTEXTE.
Exemple : DEAR EVAN HANSEN (You Will Be Found)
Have you ever felt like you could disappear
Like you could fall, and no one would hear?
On pourrait croire en lisant ou traduisant rapidement mot à mot que la première phrase signifie "As-tu déjà eu envie de disparaître ?", en prenant le sens de "to feel like" comme "avoir envie de", ce qui est parfois juste. Mais avec la suite, on comprend que c’est "As-tu déjà pensé que si tu disparaissais ou que si tu tombais, on ne t’entendrait pas ?". Là-dessus, hop, une petite moulinette de rimes et de synonymes, et on a :
As-tu déjà eu le sentiment
D’être transparent ?
Que si tu tombais
Personne ne t’entendrait ?
Remarque un peu basique de ma relectrice de l’époque : « Mais on n’entend plus "disparaître" en français ! ». Je respire un grand coup et j’explique que ce ne sont pas les mêmes mots, mais que TOUT est là, "transparent" traduit parfaitement ce que ressent Evan, n’est-ce pas ? Et on a les rimes, ce qui est également primordial dans la traduction de l’esprit, et que l’on aurait pu perdre en traduisant littéralement.
Il y avait évidemment plein de façons de rendre ces deux vers, il existe une infinité de traductions pour une même phrase, c’est ce qui fait la beauté des langues et de ce métier.
2e commandement : sur l'image tu t'appuieras
Le chocolat appelé "Silver lining" dans le film vient de l’expression "Every cloud has a silver lining" qui veut dire "Il y a toujours un bon côté aux choses", littéralement "Tout nuage a un reflet argenté [donc du soleil derrière]".
Pour rendre au mieux le côté poétique et accrocheur d’un nom de confiserie, il était utile de revenir à la source, l’image, qui représente ce chocolat sous la forme d’un nuage gris avec un éclair. L’expression imagée qu’on a la chance d’avoir en français, "Après la pluie, le beau temps", était idéale pour restituer l’esprit et le visuel, et la première partie "Après la pluie", suffit pour un nom accrocheur !
3e commandement : les rimes et le rythme tu suivras
Comme je le disais en introduction, ce n’est absolument pas une coïncidence si les vers ou certains mots riment dans l’œuvre originale, et en comédie musicale comme dans toute musique ou poésie, la forme et le style sont au moins aussi importants que le fond, sinon plus.
Exemple : WONKA
The greedy beat the needy, Mr. Wonka.
Il faut bien reconnaître qu’ici, l’anglais est merveilleusement concis et percutant : "greedy/needy" (cupide/indigent) se font parfaitement écho, et en rime riche. Mais en français, on sait se défendre aussi, avec des mots composés et imagés tout aussi parlants, il suffit de se creuser un peu (beaucoup dans ce cas, je m’en souviens encore, mais il ne faut rien lâcher !).
Résultat :
Les âpres au gain l’emportent sur les crève-la-faim, M. Wonka.
D’expérience, je me suis aussi rendu compte que les rimes en sous-titres marchaient généralement mieux si on les voyait dans un seul et même sous-titre, plutôt que de devoir se rappeler quelle était la finale du sous-titre précédent. Trop de boulot pour le spectateur, on s’y perd, et il faut que le film reste agréable à suivre.
Donc sans suivre forcément l’alternance exacte des rimes, l’idée est que l’on sente que ça rime, qu’on entende la musicalité, même à l’écrit. (Cf exemple plus haut Dear Evan Hansen).
4e commandement : les expressions et références tu adapteras
Toujours dans l’idée de traduire le sens ou même l’esprit plutôt que les mots, les références culturelles ont parfois besoin d’être explicitées, même si on a moins tendance qu’autrefois à les transposer (dans les années 80 en doublage, le Madison Square Garden pouvait sans problème devenir le Parc des Princes, alors qu’on était à New York ! Different times…)
Exemple : D’OÙ L’ON VIENT/IN THE HEIGHTS (Breathe)
Just me and the GWB
Asking: Gee, Nina, what’ll you be?
Un New-Yorkais voit tout de suite ce qu’est le GWB, un Français, beaucoup moins 😅
Donc pour traduire sans trahir, pour garder la réf sans perdre le spectateur, il a déjà fallu sacrifier l’allitération magnifique de "Gee, What’ll you Be" (Lin-Manuel, ce génie absolu) qui fait écho à GWB. Mais il y a toujours un moyen de s’amuser avec des mots dans la restitution.
Le pont George Washington
Me questionne
« Alors, Nina
Que vas-tu faire de toi ? »
On explique sans être non plus en mode note de bas de page, on garde la belle image du pont qui s’adresse à Nina, on a les rimes… et c’est déjà pas mal ! 😜
5e commandement : l'esprit d'origine tu respecteras
Dans West Side Story, les chansons n’étaient pas compliquées en soi, mais les mots utilisés sont extrêmement simples, afin d’évoquer la pureté absolue de l’amour entre les deux personnages. On n’a donc que très peu de marge de manœuvre pour "tricher " ou créer des rimes imagées, puisqu’on est plutôt dans du premier degré, du sens propre.
Exemple : WEST SIDE STORY
Tonight, tonight
The world is full of light
Pas de bol, en français, aucun mot lié à la lumière ou la brillance pour traduire "light" ne rime avec "night/soir", et c’est même le mot contraire, "noir", qui en est la meilleure rime ! Mais du coup, même pas peur, il n’y a qu’à l’intégrer en tordant un peu le vers :
Ce soir, ce soir
Le monde brille dans le noir
6e commandement : avec les mots tu t'amuseras
Forcément, selon les langues, les homonymes (mots qui s’écrivent pareil avec des sens très différents) ne sont pas les mêmes, mais ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas s’en servir dès qu’on sent une ouverture lorsque cela s’y prête dans le contexte 😊
Exemple : WONKA
We’ll cease to exist
On repartira chocolat
Pour exploiter tous les sens et expressions en français liés au mot "chocolat" dans Wonka, il aurait été dommage de ne pas placer « être chocolat » (frustré, privé d’une chose sur laquelle on comptait), qu’on a la chance d’avoir en français. Sur ce vers relativement neutre en anglais, c’était idéal, d’autant que ça restait cohérent avec les autres rimes en a.
Exemple : D’OÙ L’ON VIENT/IN THE HEIGHTS
Today’s all we got so we cannot stop
Le présent est notre seul présent
7e commandement : des petits clins d'oeil tu glisseras
Connaissez-vous ce petit jeu consistant à cacher des indices d’une œuvre dans une autre, tels des œufs de Pâques (on appelle d’ailleurs ça des Easter eggs en anglais) ? Un peu comme Damien Chazelle qui s’est amusé dans le film Babylon à disséminer des petits clins d’œil au film Chantons sous la pluie tout au long du film, ce qui lui servira plus tard dans l’histoire… mais je ne spoile pas.
Eh bien la traductrice, à ses heures perdues, peut parfois se laisser aller à ce petit jeu aussi, parce que pourquoi pas ?
Exemple : UN PARFAIT INCONNU
The vagabond who’s rapping at your door
Le vagabond qui tambourine à ta porte
Il s’agit de la chanson It’s All Over Now, Baby Blue, mais l’occasion était trop belle de placer ce mot "tambourine", qui colle exactement au sens de ce vers, et fait un écho lointain à une autre chanson emblématique de Dylan, Mr. Tambourine Man. En se disant que si l’auteur original avait eu cette occasion dans sa langue, il l’aurait saisie sans le moindre doute !
8e commandement : à la triche tu recourras 😇
Exemple : LA LA LAND
- A rush
- A glance
- A touch
- A dance
Des rimes croisées, que des mots d’une syllabe : le défi s’annonçait immense ! Pour le coup, il était plus intéressant de garder les rimes croisées, et ça allait tellement vite qu’il était facile pour le spectateur de suivre.
Après mille contorsions dans tous les sens, quand aucune solution ne coche toutes les cases, on peut se résoudre à une petite triche, avec deux mots dans un des vers. Il faut savoir parfois rendre les armes quand la contrainte est trop forte…
- Un impact
- Un regard intense
- Un contact
- Une danse
9e commandement : les chansons par coeur tu connaitras
Déjà, parce qu’on n’a pas le choix, à force de les passer et repasser en boucle toute la journée pour s’en imprégner, elles finissent même par me réveiller la nuit quand je travaille sur un film !
Mais cela peut s’avérer très utile plus tard, quand par exemple tu intègres un cours de comédie musicale et qu’au cours de l’année, ta prof adorée décide de travailler sur la chanson d’ouverture de La La Land, Another Day of Sun ❤️ La boucle est bouclée !
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Et si vous aussi, vous vous y essayiez pour le fun ? Peut-être que, sur certains des exemples donnés, vous avez une inspiration ou une idée de traduction qui fonctionne ?
Anaïs DUCHET

Traductrice spécialisée en sous-titrage, Anaïs fait chanter les dialogues et danser les répliques !
Trilingue français-anglais-italien, elle a traduit les plus grands cinéastes (Quentin Tarantino, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese...) et adapté les dialogues de plus de 50 films sur grand écran (La La Land, West Side Story, Wonka, Dear Evan Hansen...) .
Anaïs est également interprète d’avant-premières et de festivals de cinéma. Elle a été présidente de l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel et nommée deux fois aux Prix ATAA, dans la catégorie "sous-titrage cinéma".